La Religieuse
LA RELIGIEUSE
de Denis Diderot, une adaptation de Anne Théron
comédienne, Marie Laure Crochant
NOTE ARTISTIQUE
Dans le texte de Diderot, Suzanne Simonin, bâtarde, est envoyée au couvent pour expier le péché de sa mère. Celle-ci espère qu'en contraignant sa fille à mener l'existence cloîtrée d'une
religieuse, elle gagnera le repos éternel qu'elle a perdu en fautant avec son amant.
Suzanne se débat en vain contre cette injustice, et lutte pour échapper à la cellule « (...) où les journées se passent à mesurer la hauteur des murs. »
En vérité, Suzanne est punie d'un état dont elle n'est pas responsable : sa bâtardise. Elle est non seulement enfermée dans un couvent mais surtout dans une identité et son destin. C'est
peut-être le pire : être enfermée à l'intérieur de soi-même.
L'histoire de cet enfermement se passe à la fin du 18ème siècle, dans une institution religieuse, mais a pourtant une résonnance bien contemporaine. Car si notre époque a développé ses propres
modalités pour circonscrire ses indésirables, la lutte de ceux qui essaient de s'évader garde la virulence du combat de Suzanne Simonin, deux siècles auparavant. Parce qu'une cellule restera
toujours une cellule, quel que soit le système qui l'a générée.
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Nous en étions là lorsque nous avons monté pour la première fois ce texte, créé en 97, au TNB. Aujourd'hui, six ans plus tard, notre lecture ouvre un autre axe. Non pas que nous annulions le
postulat de l'enfermement, mais nous y ajoutons une nouvelle hypothèse, à la manière dont un acteur " fixe " certains éléments dans une scène, avant d'y ajouter au fur et à mesure d'autres
couches.
Ce qui nous a saisis dans cette relecture, c'est un sentiment de "trop" : trop de larmes, de sang, de douleur et d'extase. Au final, trop c'est trop, on ne croit plus à rien et on nage en pleine
fiction. Mais cette fiction, d'où vient-elle, sinon de cette jeune religieuse qui écrit ses mémoires, ou mieux encore : sa mémoire. Une mémoire qui décline sa souffrance en utilisant différents
protagonistes, mais pour mieux les ramener à elle, comme si elle-même était le point d'origine de tous ces personnages.
Suzanne se présente comme une adolescente qui, avant même que cela lui soit énoncé expressément, vit dans la position d'un tiers exclu au sein de sa famille, et présume qu'il y a à ce traitement
une cause secrète. En clair, cela signifie qu'elle a toujours su qu'elle n'était pas la fille de l'homme dont elle porte le nom. La parole de sa mère, muette d'abord avant d'enfin s'exprimer, est
comme la hache qui fend le tronc. C'est une parole qui annihile la jeune fille (« Vous n'avez rien, vous n'aurez jamais rien », dit la mère. Ce qui signifie en fait : « Vous n'êtes rien, vous ne
serez jamais rien »). Le tronc fendu, conséquence de cette parole, va continuer à se démultiplier. Nous assistons au développement d'une logique schizophrénique, à un être qui en n'étant rien
devient tout. C'est ce qui donne cet étrange climat d'irréalité baignant l'ensemble du récit, où la jeune fille, après sa mère, affrontera successivement et sur des modalités différentes, ses
trois supérieures -appelées "ma mère", comme le veut la convention ecclésiastique-, qui nous apparaissent comme autant de déclinaisons de sa génitrice, ou comme autant de fictions.
Interlocutrices ou adversaires, toutes ces femmes -qui n'en sont peut-être qu'une- semblent utiliser le corps de Suzanne tel un simple véhicule, pour pouvoir faire entendre leurs voix. Du coup,
on ne sait plus qui parle, bien qu'il y ait un seul corps devant nos yeux. Un corps enfermé, à qui l'on refuse une vie propre, et qui réinvente le monde en l'incarnant à lui seul. Un monde de
douleur.
Pour traiter de cet enfermement et du morcellement de notre personnage, la mise en scène se développera autour de plusieurs composantes :
-La scénographie : costume-décor
Un seul espace compose le décor : la cellule. Celle-ci est représentée par une toile/robe immense, qui couvre tout le plateau, et dont les extrémités sont fixées au bord supérieur du fond de
scène, comme si ce vêtement émergeait littéralement des murs. Costume qui enferme le corps dans un espace défini -celui de la cellule-, le suit et contraint le moindre de ses mouvements, mais
qui, également, l'enrobe, l'accompagne, voire même le soutient.
L'ouverture de la scène est fermée par un grand tulle transparent, telle une vitre, qui accentue le côté enfermement et place le spectateur en situation de voyeur. Dans la première partie, on
découvre le personnage évoluer dans cette cellule. Lorsque le tulle disparaît à la deuxième partie, le personnage est entré dans la toile/robe, il est devenu en quelque sorte la cellule, c'est à
dire le monde.
-Le son
La bande-son met en évidence la polyphonie du personnage : une multitude de voix traverse un même corps. Ceci se traduit par des voix pré-enregistrées, qui peuvent aussi bien fonctionner comme
des voix off que comme des échos, voire des multiplications... L'identité du corps sur scène est sans cesse susceptible d'être remise en jeu.
Les musiques, voix de rockeuses contemporaines, surgissent parfois elles aussi de ce corps, l'envahissent, brouillent le discours, sont comme autant d'interférences contre lesquelles luttent les
voix, à la manière dont on hausse le ton pour se faire entendre au-dessus du volume d'une radio. De même pour les atmosphères fugitives, -figurant un extérieur possible-, qui, comme les
interférences musicales, se situent dans un hors-temps, hors-lieu, et embrassent le chant de l'univers, bien au-delà d'un contexte historique.
Car le corps de cette jeune femme est telle une énorme radio branchée sur le monde, passé-présent-futur, qui capte et diffuse, et finit par se dissoudre dans un trop plein de sons et de paroles.
-La lumière
Plutôt que d'éclairer, au sens propre du terme, elle est au service de la métaphore proposée par la scénographie, et doit rendre compte de la fragmentation qui caractérise le personnage. Elle
fonctionne donc plutôt en demi-teinte, sans attaques ni axes francs. Par contre, selon les moments, elle peut jouer avec des couleurs qui, elles, pourront être franches, sinon un peu
saturées.
L' ensemble tire vers l'expressionnisme en privilégiant l'aspect irréel qu'installe ce parti-pris.
Pour conclure, la mise en scène s'approche parfois d'un travail chorégraphique dans la gestuelle du personnage, au cœur de l'espace fermé dont il s'échappe par une logique émotionnelle qui le conduit à la folie. Cette approche sera menée à bien par Sun Fang, professeur de Gi Qong, et le metteur en scène. Le choix du Gi Qong -travail sur l'énergie-, une gymnastique chinoise, est dicté par son esthétique très particulière, comme une image d'une apesanteur possible, une libération de l'attraction terrestre, paradoxe s'il en est car cette pratique demande au contraire d'avoir les pieds solidement arrimés pour pouvoir joindre la terre et le ciel. Ce choix est également dicté par le désir d'un contrepoint à la polyphonie de la bande-sonore dont le but est d'exprimer le morcellement du personnage. Au contraire, le corps, en dehors de sursauts ponctuels, incarnera une harmonie possible et perdue, telle l'innocence qui caractérise le nouveau-né, le temps de son premier cri...
Anne Théron
L'ÉQUIPE
Marie-Laure Crochant : actrice
Agée de 24 ans, Marie-Laure Crochant a été formée à l'école du Théâtre National de Bretagne, dirigée par Stanislas Nordey, où elle a été reçue à l'unanimité du jury et dont elle est sortie en
juillet 03.
Elle y a travaillé sous la direction de Stanislas NORDEY, Claude REGY, Frédéric FISBACH, Robert CANTARELLA, François TANGUY, Marie VAYSSIERES, François VERRET, Jean-Christophe SAÏS, Bruno
MEYSSAT, Eric VIGNER, Philippe BOULAY et Laurence ROY
Elle y a également pratiqué le travail des marionnettes avec Renaud HERBIN et Julika MAYER, ainsi que la danse avec Loïc TOUZÉ.
Elle jouera en novembre 03 dans Atteintes à sa Vie, de Martin CRIMP, mis en scène par Stanislas NORDEY, au Théâtre National de Bretagne, puis en décembre 03 et janvier 04 dans Pièces d'identité
de Roland FICHET, au Théâtre de la Passerelle à Saint-Brieuc, avant d'interpréter La Religieuse, adaptée et mise en scène par Anne Théron, en mars 04, au Théâtre de la Commune à Aubervilliers,
puis en tournée.
Anne Théron : adaptation et metteur en scène
Elle a publié des romans (Figures et Les Plaisirs et les Corps chez Buchet-Chastel, La Trahison de Frédégonde, chez Grasset, Faire-Part chez Denoël, et bientôt L'Ultime Fiction de Thomas
Stakos)
Elle a écrit des pièces, certaines publiées, d'autres jouées à France-Culture, d'autres encore mises en espace (à la Ménagerie de Verre, au théâtre de l'Odéon)
Elle a mis en scène La Religieuse, créée en décembre 97 au TNB de Rennes (avec Isabelle Pichaud comme actrice, et dans une autre adaptation) et Le Pilier, créé en juin 2000 au TGP.
Elle a travaillé comme scénariste avec des metteurs en scène aussi divers que Tilly, Bianca Conti Rossini ou Alain Tanner, et comme lectrice pour les différentes commissions du CNC. Elle a
également organisé, dirigé et supervisé un stage européen d'écriture de scénario pour le Greta (en 93) et va diriger un atelier d'écriture pendant un trimestre à l'université Paris 8 (hiver
03-04)
Elle a réalisé deux courts (Visite du soir, Espoir et Qui t'es toi ?) et un moyen-métrage (Elle grandit si vite), avec l'aide du CNC et de co-productions Arte, films sélectionnés dans de nombreux
festivals et diffusés sur Arte ou FR3. Elle a terminé son premier long métrage (Ce qu'ils imaginent) qui sortira en mars 2004 sur les écrans et en prépare actuellement un second (Trou
Noir).
Jacques Séchaud : assistant à la mise en scène, collaborateur
Jacques Séchaud, comme les autres membres de cette équipe, travaille dans plusieurs domaines, aussi bien au cinéma qu'au théâtre.
Au cinéma, il a été monteur-truquiste, mais aussi régisseur avec E. Baily, B. Dumont, etc., et assistant pour Anne Théron (Ce qu'ils imaginent), Pascale Breton (Sous le grand ciel) et
d'autres.
Il a lui-même réalisé des films d'entreprise, des vidéos (Topor Panique) et prépare une fiction (Sur un fil)
Au théâtre, il a collaboré avec Guy Pierre Couleau comme assistant et administrateur de production (Nous les héros, Le sel de la terre, le Baladin du Monde Occidental, Paradis sur Terre, Low, Le
Déjeuner chez Wittgenstein, Netty), Christophe Maltot, etc.
Il a également mis en place des ateliers à Riga pour le théâtre français contemporain, avec un travail de traduction, d'organisation de la venue d'auteurs, et des mises en scène avec les élèves
de l'Académie.
Barbara Kraft : scénographe
Plasticienne, costumière et scénographe, elle a co-fondé le groupe "Argonaut" avec lequel elle a réalisé des installations et des performances, aussi bien en Allemagne qu'en France (nombreux prix
et obtentions de bourses). Elle conçoit également la scénographie de projets pour les musées : le Musée de Niebelungen, en Allemagne, et Rêver la vie -de château-, pour le château de Trévarez, en
France.
Elle a réalisé des costumes pour le cinéma (pour La Confusion des Genres de Ilan Duran Cohen, tous les films de Anne Théron, 1587 deYann Lebeau, Marie Baie des Anges de Manuel Pradal, etc.) et
dans un domaine de pure recherche, innove en proposant des vêtements imaginés avec de nouveaux matériaux (Gonflables, à l'exposition Air du Temps).
Enfin, elle a beaucoup travaillé comme scénographe aussi bien au cinéma (avec Anne Théron Elle grandit si vite, et Ce qu'ils imaginent) qu'à la scène, que ce soit pour le théâtre (Bal Trap de
Xavier Durringer) ou la danse (avec Ursula Kraft pour Extremzeit, Christine Gratz pour Fuji Yama, Francis Voignier et Laurence Bertagnol pour Danse, Roller et Video )
Benoît Théron : création lumière
Benoît Théron crée des éclairages aussi bien pour de la musique, que du théâtre ou de la danse.
En musique, il a travaillé avec des dizaines de chanteurs ou de groupes dont Machiavel, Nina Moreto, Les Ryth'miss, Zap Mama, Robert, Marie-Chritine Barrault, etc.
En théâtre, il crée toutes les lumières des spectacles théâtre ou chansons d'Hanna Schygulla depuis que celle-ci fait de la scène, mais travaille également avec Anne Théron, Julie Brochen,
Graziella Boggiano, etc.
En danse, il collabore essentiellement avec la compagnie Irene K et récemment avec Germaine Acogny.
Il a enfin signé la lumière de nombreux évènements et festivals (rock, danse, théâtre)
José Barinaga : création sonore
Guitariste et bassiste de formation, il a participé à de nombreux concerts, puis a créé un groupe audiovisuel "Farrah Diod Of Antifogs" avec lequel il a fait des performances, puis un premier
film.
Dès 89, il a commencé à signer des génériques pour la télévision (FR3, TV3 Espagne, RFO, etc.) ainsi que des bandes-son (Money pour MTV Europe, No Sex pour Canal+ d'Eric Coignoux) et des
habillages TV (La Nuit Gay pour CANAL+ ; Module TV intéractif Macadam Musac), etc.
A partir de 96, il crée des bandes-son de films (Les Cyclopodes de Marc Caro (CANAL+) Cosmogonie de Maurice Benayoun.(CANAL+) FLUX de Jean Baptiste Erreca (Première Vision). XXL de Marc Caro
(Canal+), etc.)
Aujourd'hui, il continue à composer de très nombreuses bandes-son aussi bien pour la publicité, que pour des sites (celui de Christian Dior), ou la télévision (que ce soit l'habillage d'une
chaîne complète comme télétoon, ou des émissions, des documentaires, ou encore des films). Il a aussi signé des CD (CD audio Tribal Storm avec Caro, Lefdup, Speedy, Phil Von ; Compositions et
Sound design du CD audio "Blake & Mortimer" pour Warner ; un CD de musique indonésienne, etc)
Et dans ce qu'on appèlera "divers", il a également signé la musique des 2 Livres disques "Loupino" de Philippe Blanchet (Mango jeunesse) ou le Générique pour l'éducation Nationale "Art et
culture".
Sun Fang : collaboration à la chorégraphie
Après un DEA de littérature sur Marguerite Duras à l'université de Yunnan (Chine), Sun Fang est arrivée il y a trois ans en France où elle enseigne la pratique du Qi Gong. Elle a passé son DEA de
linguistique à la Sorbonne et prépare actuellement son doctorat. Parallèlement, elle travaille sur des traductions concernant le Qi Gong et la médecine traditionnelle chinoise.
analyse de l'adaptation de La relieuse d'Anne Théron par Isabelle Ligier-Degauque(Université de Nantes)
Article à paraître en 2011 dans les Actes du colloque Le Roman mis en scène, Université Lille 3, organisé par Frank Greiner et Catherine Douzou, avec le soutien du Centre de recherche ALITHILA (Analyses Littéraires et Histoire de la Langue), les 20 et 21 mai 2010.
En adaptant La Religieuse à la scène théâtrale, Anne Théron supprime toute allusion au destinataire fictif du roman (le marquis) au profit du seul spectateur. Ainsi privilégié, le spectateur est néanmoins placé dans une position de réception ambiguë : il se voit confier le récit intime de Suzanne Simonin sur son expérience passée du couvent, mais il ignore jusqu’au bout si ce récit lui est bel et bien destiné. À qui s’adresse en effet la comédienne, Marie-Laure Crochant, durant près d’une heure et demie de spectacle? A elle-même, tout d’abord, et peut-être seulement à elle-même.
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