#1 - Loin de Corpus Christi - ENSATT, 2013

LOIN DE CORPUS CHRISTI

Texte : Christophe Pellet 

Mise en scène : Anne Théron

Avec les étudiants de la 72ème promotion de l'ENSATT - Lyon

Création à l'Ensatt - Lyon

 

Répétitions : du 7 janvier au 16 février 2013

Représentations : du 18 février au 1 mars 2013

 


PREMIERE SEMAINE : du 7 au 11 janvier 2013

 

JOUR 1 : Lundi 7 janvier 2013

Lecture à la table, filles d’un côté, garçons de l’autre. Onze comédiens, il manque juste Kayije qui arrivera le lendemain.

A chaque scène, ils lisent chacun leur tour des rôles différents.

Je les écoute, les regarde parfois, moins intéressée par leurs physiques que par leurs voix qui résonnent à l’intérieur de moi. Dans ces premières approches à plat, le texte affleure parfois, il commence à raconter.

Dans l’après-midi, nous nous réunissons avec Borght et Pierre-Yves pour attribuer les rôles. Accord rapide.

Nous reprenons une lecture du texte complet. Ça fonctionne. A la moitié de la deuxième partie, tout à coup je demande soudain à Lisa (Norma) et Sophie (Kathleen) de passer un cran au-dessus, qu’elles osent exprimer l’émotion.

Je m’étonne moi-même. Mais soudain, l’humain s’est profilé derrière ce texte faussement didactique. Tout à coup, quelque chose se met à vivre, palpitation cardiaque, flux sanguin, souffle respiratoire, il s’agit bien d’une histoire de chair et d’os, où la logique émotionnelle prend le dessus.

Entre les premières approches du matin et la fin de la lecture du soir, le mélodrame est apparu. Car Loin de Corpus Christi est un formidable mélodrame. L’histoire d’un amour brisé, d’une femme qui en ayant tout perdu écrit sa propre fiction dans laquelle elle revisite l’histoire, celle de la trahison et de la délation au cours du Maccarthysme à Hollywood puis de l’Allemagne de l’est, au moment de la chute de Berlin.

Une fois de plus, je cherche à l’intérieur du crâne de mon personnage la logique du spectacle.

Pas de vérité, juste les méandres de l’inconscient, une mémoire qui fabrique de la fiction.

 

>> Retrouvez la Distribution complète ICI


 


©Pierre-Yves Poudou
©Pierre-Yves Poudou

 

JOUR 2 : Mardi 8 janvier 2013

Le mardi matin, rendez-vous avec Charles et Bertrand, les scénographes. Charles travaille également la vidéo avec Borght.

Nous regardons la maquette :

En fond de plateau, un couloir vitré, l’endroit de la fête, l’espace des années 45/47, à Hollywood.

Devant le couloir, un store à très grosses lattes en bois qui peut se déplacer sur un rail, donc cacher certaines parties de ce couloir, ou si les stores sont soulevés laisser apercevoir les silhouettes, susceptible également de glisser jusque sur le plateau, derrière le lit, de façon à créer avec la lumière une ambiance film noir.

A cour, un mur en plusieurs pans, une diagonale qui casse la frontalité, le mur de Berlin.

Devant, le plateau couvert de sable, matière organique, sensuelle.

Quand nous avons commencé à travailler, nous nous sommes confrontés à ce triptyque, trois espaces et trois temporalités : Hollywood 45/47, Berlin 88/2001, Paris fin du 20ème et début du 21ème.

Ce qui commence à m’apparaître : il n’y a pas trois espaces mais plutôt une série de mises en abyme qui rebondissent sur des lieux et des temporalités différentes. Il ne s’agit pas de cloisonner mais de fabriquer une circulation du récit entre ces espaces géographiques et temporels.

Il s’agit aussi que la scénographie permette à la lumière de créer des moments qui s’enchaînent, comme autant de morceaux d’un puzzle, le puzzle étant dans la boîte crânienne d’Anne, celle que Christophe Pellet appelle la spectatrice, un terme que je veux prendre au pied de la lettre, celle qui regarde, fonction à laquelle j’ajoute celle d’écrire, celle qui écrit et regarde l’histoire, la sienne et celle d’un monde.

Se pose maintenant la question des accessoires. Pour la première fois, je veux, j’ai besoin de beaucoup d’accessoires, lit, canapé, bureau, luminaires, sans compter les bouteilles, cendriers, papiers, machine à écrire, etc.

Tous les personnages sont en action, ils font, mais derrière ce faire, cette activité apparente, l’âme de la pièce, ou le minéral, ce qui reste quand on a tout dégraissé, se révèle. Comme un tableau “tachéiste“ qui exige le recul pour appréhender l’image.

 

Dans cet objet qui émerge, nous prenons conscience de l’importance des costumes. Ce sont eux qui situent les époques et donnent les repères d’un récit complexe.

 

L’après-midi, nouvelle lecture à la table. Les comédiens commencent à comprendre le chemin qui se dessine. Une certaine jubilation apparaît.

 


JOUR 3 : Mercredi 9 janvier 2013

Le mercredi, Borght et Sarah installent le studio pour filmer les gros plans le lendemain.

L’après-midi, nous sommes au plateau avec les comédiens, où des repères ont été tracés au sol. Nous commençons le découpage, ce que j’appelle la chorégraphie des corps, comment ils vont circuler entre le « in », c’est à dire le plateau, et le « out », dans le couloir vitré. Assez vite, je m’aperçois que l’action, ce qui se joue réellement, ne peut pas uniquement se situer dans le « in », il faut organiser des passages et des correspondances entre le champ et ce qui serait du hors champ.

 

Travail avec Julien et Guillaume, les deux sondiers. Le son reste pour moi l’entrée principale dans mes mises en scène. J’ai besoin d’entendre un univers sonore pour diriger la scène. Julien et Guillaume ont déjà amassé du matériel, ils construisent leurs valises, eux aussi conscients qu’ils vont devoir organiser une circulation entre ces trois époques, élargir le champ sans pour autant perdre le spectateur, nourrir l’imaginaire, ne pas illustrer le propos mais poser une logique dramaturgique en soi. Là encore, comme pour la scéno, se pose la question de trois époques distinctes, avec chacune sa couleur sonore, mais dont il sera possible d’entrecroiser les fils. Et puis, ils ont compris mon obsession du rythme, comment construire une partition avec ses rondes, ses suspens, et ses croches. Bref, comment emporter le spectateur sur une durée de deux heures sans que son attention faiblisse.

 


©Pierre-Yves Poudou
©Pierre-Yves Poudou

 

JOUR 4 : Jeudi 10 janvier 2013

Le jeudi, Charles, Borght et Sarah filment chaque comédien dans une série de gros plans. Borght cherche des regards, des expressions, pour les projeter dans un triptyque qui sera situé au-dessus du couloir vitré. Comme une série d’images subliminales qui proposeraient d’autres facettes des personnages en scène.

 

Emilie et Anne-Aurélie, les deux conceptrices costumes, ont fait venir quatre coiffeurs-maquilleurs d’une autre école. Surgissent devant mes yeux des personnages d’époque, la plus marquée étant bien sûr l’époque hollywoodienne. Je regarde Lisa, devenue Norma, les cheveux bombés sur le crâne, un filet dans la nuque. La bouche est dessinée, les yeux également. Je n’ai pas l’habitude de travailler le maquillage, je suis moi-même étonnée de ce que j’ai déclenché. En même temps, cette pudeur que j’ai devant le corps de l’acteur n’a pas de sens, particulièrement dans cet objet. La fiction crée des images et si je veux que le spectateur entre dans le récit d’Anne, il faut oser son incarnation.

En fin de journée, nous avons entre 20 et 30 minutes filmées pour chaque acteur. Maintenant, il va falloir trier et architecturer cet ensemble – que projeter, quand et dans quelle composition, en sachant que nous avons de multiples combinaisons possibles.

Mais je suppose que l’objet imposera sa propre logique. Lorsque les discussions s’éternisent, c’est que l’objet n’a pas trouvé sa logique. Dans ces cas-là, on court à la catastrophe.

 

En fin de journée, je travaille avec Helena, qui interprète le rôle de Anne, en compagnie de Pierre-Yves, mon assistant. Nous préparons l’enregistrement en voix off du prologue. Moment capital puisque c’est lui qui doit donner les clés du spectacle. Je suis toujours soucieuse des cinq premières minutes comme des dix dernières d’un spectacle, l’ouverture et la fermeture de la boîte. C’est crucial, je l’ai appris.

J’ai l’image de ce prologue en tête. Anne isolée par le store derrière l’une des baies vitrées du couloir, seul élément éclairé du plateau, cadre dans le cadre, tel le gros plan d’une femme qui reprend en boucle certains mots de la voix off, une femme non pas qui raconte mais où ça se raconte, dont le corps est traversé par le récit qu’elle doit nous faire. Atmosphère irréelle, plus proche du film fantastique que du théâtre. Aucune importance, le plateau est l’endroit de l’écriture, l’endroit où faire entendre la parole de l’auteur et pour l’entendre elle doit être incarnée plutôt que jouée.

Helena s’interroge, pourquoi Anne parle-t-elle d’une rencontre avec Richard Hart, alors que c’est un acteur qu’elle a découvert dans un film hollywoodien tourné dans les années 40 par un réalisateur oublié depuis : Victor Saville. Helena me dit que Anne a « vu » cet acteur, elle ne l’a pas « rencontré ». Je lui explique que cet acteur est le fantôme d’un jeune homme qu’Anne a aimé lors de son adolescence et qui est mort en quelques mois d’un cancer foudroyant. Depuis Anne n’a plus aimé. Comme la plupart des personnages de Pellet, elle vit dans cette incroyable nostalgie d’un passé révolu. Et un jour, des années après, en découvrant Richard Hart, quelque chose se réveille en elle. Oui, il s’agit bien d’une rencontre. Au sens d’une révélation.

Nous travaillons deux heures. Helena comprend où placer sa voix, qu’il n’y a pas à jouer l’émotion mais à contrôler les différentes octaves, savoir prendre les points d’inspiration dans la phrase et varier les rythmes du texte.

A la fin du travail, on entend le texte. Plus que ce qu’il raconte, ce qu’il suggère.


©Pierre-Yves Poudou
©Pierre-Yves Poudou

 

JOUR 5 : Vendredi 11 janvier 2013

Le vendredi matin, nous enregistrons ce texte dans le studio son. Quelle jubilation d’avoir accès à tous ces outils, je me demande si les élèves ont conscience du luxe dans lequel ils travaillent. Quoi qu’il en soit, ils savent se servir de ces outils, les utilisent à bon escient et pour un metteur en scène comme moi, dont l’ambition est d’interroger l’écriture de plateau avec ces nouveaux outils, c’est assez jubilatoire. Pourtant, nous sommes tous d’accord que l’acteur est le nerf de la guerre, c’est lui qui incarne la logique émotionnelle. Savoir se servir des outils contemporains, en son, vidéo ou lumière, ce n’est qu’une façon de servir, voire de pousser l’interprétation.

Le texte s’est déposé en Helena, elle est déjà très précise. Son seul souci, ce sont ses gargouillis intestinaux qu’elle ne peut ni empêcher ni contrôler, ce qui l’oblige à reprendre certains passages en jurant entre ses dents. C’est assez rigolo, ça ressemble à des flashs d’Helena dans le personnage d’Anne, comme des petits bouts de réel dans la fiction.

Nous enregistrons également quelques phrases de Fredricksen, trois mots de Johann.

 

L’après-midi, retour sur le plateau où nous terminons le découpage de la chorégraphie des corps. Puis nous passons toute la pièce, texte à la main, soucieux essentiellement des liens et enchaînements. Que conclure de cette première mise en espace ? Ça marche, preuve en est que les acteurs trouvent d’eux-mêmes où circuler et se positionner.

 

Conclusion de cette première semaine : le travail qui reste à faire est colossal, j’en ai conscience mais j’ai également conscience qu’en cinq jours, l’objet commence déjà à poser sa logique.

 


Billets de Anne Théron

Janvier 2013

ENSATT

 

 

 


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Commentaires : 3
  • #1

    Gonnet Jean-louis (jeudi, 17 janvier 2013 15:10)

    Je suis impatient de voir le résultat. Bon travail et bon courage à toutes et à tous.

  • #2

    etienne (vendredi, 18 janvier 2013 13:23)

    ça c'est vraiment sympa de nous faire partager le travail au jour le jour... même si j'imagine que ce sera difficile de tenir le blog au quotidien.
    Au spectacle donc
    Laurence Etienne

  • #3

    jean-marc bourillon (samedi, 19 janvier 2013 09:20)

    je retrouve bien dans ces descriptions du travail au jour le jour, les moments indissociables de toute création artistique mais dits avec des mots simples et sincères, c'est heureux de vous lire.
    C'est comme si j'étais devant une vitrine alléchante d'un riche confiseur dont j'attends l'ouverture avec impatience.
    Et j'attends avec impatience.
    Est-ce que ces étudiants sont conscients du "luxe" dans lequel ils évoluent...je pense que non seulement ils le sont et qu'ils sont de plus de vrais "morts de faim"!
    Pour avoir assisté à leurs "essais", j'ai été assez "bluffé" par leur implication dans le travail et leur attitude déjà très professionnelle.
    Ma phrase préférée du blog: "Le texte s'est déposé en helena..." un vrai souffle de théâtre...
    J'ai hâte de lire la suite, bon courage à tous!