Labo : Christophe Pellet - un doux reniement

Un doux reniement est le résultat d’un laboratoire de création ouvert à tous les étudiants de l’Université de Poitiers, de l'EESI et du Conservatoire, dirigé par Anne Théron, proposé par le service culturel de l’Université de Poitiers et le TAP, Scène Nationale de Poitiers, d’octobre 2010 à mai 2011.

 

« Sur le texte de Christophe Pellet, qui s’apparente plus à la nouvelle qu’à la pièce de théâtre, l’ambition est de réfléchir à une écriture de plateau qui s’articule aussi bien sur le corps, la scénographie, le son, la vidéo et la lumière. L’enjeu est de conduire les étudiants à proposer une logique émotionnelle et esthétique qui ne relève pas simplement d’une interprétation du texte mais utilise également d’autres outils. » Anne Théron – juin 2010

 

Texte: Christophe Pellet | Direction, mise en espace et dramaturgie: Anne Théron | Gestion des corps: Claire Servant | Vidéo et lumière: Christian Vanderborght | Son: Géry Courty | régie générale et lumière: Allaoua Chettab + Laurent Despois

avec: Alicia Alfred, Margot Cazaux-Ribère, Laureen Chottard,  Mélanie Douillet, Paloma Texerreau, Pierre Dubin, Thomas Le Gloannec en interprétation et Annabelle Penin (assistanat), Nicolas Comte et Denis Hovart, (video), Nicolas Piquet Boisson (son).

 L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

 

1er jour : samedi 23 octobre 2010

 

Début du travail. Finalement, nous avons 7 étudiants sur le plateau, 1 à l'assistanat, 3 à la vidéo et la lumière, 1 au son.

 

Il faut repenser le projet, particulièrement dans son interprétation. Il n’est plus question d’interpréter un rôle, mais de faire entendre la nouvelle de Christophe Pellet dans toute sa beauté et son étrangeté. Le postulat : même si nous posons un interprète comme le référent d’un personnage (Paul, Lucie, l’amie de Johann…), il est évident que ce n’est pas le personnage, qu’il le joue à « vue », le temps d’un dialogue. En fait, nous sommes avec le groupe d’amis, comme si ceux-ci racontaient après coup le parcours d’un homme appelé Paul Fradontal.

 

Plus nous avançons dans le texte, plus nous nous interrogeons sur la « réalité » de Paul Fradontal. Vivant ou mort, nous ne savons plus.

 

Bref, une bonne journée dont on sort avec la satisfaction du travail accompli. Les interprètes mâchonnent le texte et apprennent à le prononcer. Côté vidéo et son, les recherches de matériel ont commencé.

On enregistre le texte le soir, ça semble plutôt bien fonctionner.

 

 

2ème jour : dimanche 24 octobre 2010


Mauvaise journée. Comment définir autrement une journée où pas la moindre étincelle vient illuminer le processus de création ?

 

Au petit matin, un texto de Perrine à qui on propose un travail pour les 3 mois à venir. Exit donc Perrine qui collaborait avec Gery au son. Impression étrange que le groupe s’étiole de jour en jour. Pourtant, ceux qui sont là semblent passionnés par le processus.

 

Le matin les interprètes font un travail de corps avec Claire. Le groupe se soude.

Moi, je travaille avec l’équipe son et vidéo. Nous réfléchissons autour du vertige. Comment mettre en scène le vertige, créer un univers où on ne sait plus qui parle, qui est vivant, qui est mort, un univers dans un autre espace/temps.

Denis, l’un des étudiants à la vidéo avec Borght, évoque Bardo de Volodine. Je jubile.

 

Le midi, discussion sur la hauteur du l’écran. L’ambition est de travailler l’image comme une perspective qui ouvre le plateau.

 

Mais l’après-midi, lorsque nous remontons sur le plateau avec le support du texte enregistré, les corps tournent en rond. Par moments, j’ai l’impression d’un film de Gus Van Sant, face à ce groupe de jeunes gens gérant la vacuité d’une fatigue feinte. Nous sommes loin de l’étrangeté que nous voulions, même si ce groupe offre parfois des instants suspendus qui nous accrochent et nous laissent espérer un développement qui finalement s’épuise avant de parvenir à son épanouissement.

Aucun de nous ne parvient à nourrir l’écriture de plateau. L’objet à venir refuse toutes nos tentatives. J’ai beau savoir que ce n’est que le deuxième jour, j’éprouve le vertige que j’aimerais voir sur la scène.

Je m’aperçois que le texte est plus difficile que je ne le pensais. Très vite il s’échappe, on ne l’entend plus. Demain, nous l’enregistrerons à nouveau, avec une seule voix, celle de Pierre qui représente Johan, un peu comme dans ces polars américains où le mort en début de film raconte pourquoi et comment il est mort. J’aime cette idée que ce soit le mort qui raconte l’histoire de son ami, d’autant que finalement il nous semble parfois que Paul et Johan ne sont qu’une et même personne.

 

 

3ème jour : Lundi 25 octobre

 

Temps froid et sec. Il faut déjà ôter le givre des voitures le matin. Lumière bleue, teinte rousse des arbres dont les frondaisons sont encore fournies malgré l’approche de novembre.

Comme on pouvait s’y attendre (l’espérer), après un dimanche sans inspiration, le lundi a vu redécoller le travail.

Je me poserai toujours la question de ce qui anime un interprète. Professionnel ou amateur, on assiste soudain à un ciel qui se déchire et alors que tout piétinait, tout à coup dans la parole, dans le corps, une évidence apparaît.

L’interprète est une formidable machine, un système osseux et organique en action qui tâtonne, cherche son territoire et son souffle, se dirige le plus souvent au flair jusqu’au moment où il trouve sa vérité.

Pas facile de se situer dans un objet tel que celui-ci, où il ne s’agit pas de défendre un rôle mais une écriture. Particulièrement pour des amateurs dont la plupart ne sont jamais montés sur un plateau. Peu de repères, tout est à construire.

Et pourtant, du dimanche au lundi, que ce soit dans la prise de parole ou la gestuelle, de la fluidité est apparue.

Le matin, enregistrement de la totalité du texte par Pierre. Voix d’enfant, avec néanmoins le potentiel d’un être en devenir. Le texte se colore d’une fragilité qui fait sens.

Claire les fait travailler un jerk. Petite phrase chorégraphique, mais difficile d’obtenir le synchronisme. Toujours la même chose : répéter, répéter, répéter. J’aime l’exigence et la précision de Claire. Elle ne loupe rien, ne lâche rien.

Nicolas envoie des images, travaille les couches. Ne pas illustrer mais néanmoins construire une dramaturgie de l’image avec sa logique et sa progression.

Chet installe ses lumières, lutte avec ses PC qui n’ont pas la puissance nécessaire. Gery monte les off plus vite que son ombre. Quelques pains dans le montage mais je suis tout de même impressionnée.

Lorsque nous demandons aux interprètes de reprendre leur texte, ils ont fait un formidable bond en avant. Peut-être le fait d’avoir dû commencer à le mémoriser, à le familiariser. Je les préviens : il n’est pas sûr que ce découpage soit maintenu. Ils auront peut-être à apprendre d’autres extraits.

Le matériel s’accumule. L’intérêt de chacun s’aiguise. L’objet a entrouvert des portes, nous nous y engouffrons, incertains de ce que nous allons découvrir mais décidés à nous l’approprier.

 

4ème jour : Mardi 26 octobre

 

Grosse journée. Conception d’une conduite, sa vérification dans l’après-midi.

Pose des micros, pour tous les interprètes c’est une première.

Mauvaise acoustique, je grince des dents.

Quoi qu’il en soit, défilent les premières 30 mn. En quatre jours, aussi grossière soit la conduite, ce n’est pas trop mal. Mais c’est fatiguant de travailler dans des délais aussi courts.

Pour la première fois, je travaille sur une scène bouclée, qui devrait revenir 3 fois dans l’objet. Cela fait des années que je travaille et réfléchis à la boucle, essentiellement d’un point de vue sonore, mais je ne l’avais jamais pratiquée dans la narration. Elle amène cette étrangeté que je cherche. Plus de début ni de fin, une éternelle déclinaison. Dans le cadre du texte de Christophe, cela interroge d’autant plus son univers.

En même temps que je travaille, - que tous travaillent car Annabelle mon assistante qui a su se rendre très vite indispensable, les interprètes, le son, l’image, la lumière et bien sûr Claire, tous sont investis – un sale doute m’envahit doucement. Impression que je décline depuis longtemps déjà une même forme, que je n’interroge pas assez le plateau et ses multiples possibilités.

J’ai beau me répéter qu’un artiste a un territoire qu’il creuse au fil de son parcours, ce territoire me semble brusquement limité.

5ème jour : mercredi 27 octobre


Cinq jours où nous avons accumulé nos petits cailloux. Tout le monde travaille vite.

En fin de journée, filage d’un ours de 53 minutes. Apparition des ventres mous, des moments où le texte s’échappe.

Constatation d’un événement récurrent : la seconde partie est souvent plus difficile à concevoir. Mais finalement, lorsque nous regardons un premier bout à bout, c’est souvent la première partie qui se révèle plus faible. Après commence la guerre des nerfs, on resserre la première partie et la seconde semble soudain bien fade…

Donc, dans cette deuxième partie plus ardue à concevoir, de beaux moments où enfin on atteint cette déréalisation que nous tentons de concevoir.

 

A la vidéo et au son, beaucoup de propositions que nous allons pouvoir affiner. L’objet n’autorise pas le réalisme, dès que l’image ou le son illustrent le texte, c’est redondant. Tant mieux, cela m’intéresse bien plus de mettre en scène la sensation dégagée par un texte que son contenu.

 

Tous les trucs et bidouillages de plateau : approcher le HF d’une actrice pour mieux entendre une voix off diffusée par une radio, contrôler chaque position des interprètes pour qu’ils ne se cachent pas les uns des autres, dévisser mine de rien mine de crayon le frein d’un banc en se penchant nonchalamment afin que dans la séquence suivante, le même banc puisse être poussé dans les coulisses.

 

En fin de journée, Borght et Nicolas filment Margot qui danse entre les arbres, derrière la salle de spectacle. Le petit lutin blanc sautille dans la lumière des phares. La voiture suit lentement, Claire court avec son blaster pour que Margot reste dans le rythme de la mélodie d’une boîte à musique. Le plan est en boîte, il commence à faire froid, une bande de gamins tourne avec des mobylettes trafiquées dans un bruit de pétarades aiguës. On rentre.

 

6ème jour : jeudi 28 octobre


Sixième et dernier jour de cette première session.

Après avoir réfléchi pendant la nuit au premier bout à bout de la veille, je propose déjà des modifications, au moins de déplacer le jerk et de resserrer certaines parties.

Pas de temps pour travailler la lumière, Chet se débrouille comme il peut. Je m’en veux mais je cours après le temps.

Nous revoyons les déplacements, les précisons. Pour la 3ème entrée, supposée clôturer l’objet, nous décidons de supprimer les accessoires et Claire a l’idée géniale de supprimer également les bancs. Styliser la scène, lui donner son statut de pure fiction.

 

Tout va vite, même pour le déjeuner nous grimpons dans les voitures pour foncer au resto U et revenir à peine l’assiette de pâtes avalée.

Nous parvenons à tenir les horaires. A 16h45, nous lançons un dernier filage, ours grossier mais qui doit nous donner une idée du rythme général et préparer la prochaine session de travail en janvier.

 

Borght a filmé et nous avons décidé de mettre ce brouillon en ligne – un plan fixe, micro caméra, etc -, toujours dans l’idée qu’un blog raconte le processus de travail.

J’ai conscience du chemin qui reste à faire avec les interprètes dont certains ne sont jamais montés sur un plateau. La nuit précédente, je me reprochais de leur avoir donné un texte si difficile, où leur partition consiste à nourrir une ambiance plutôt qu’à défendre un rôle. Je sais – j’entends – à quel point parfois cela sonne faux mais j’entends également le chemin déjà parcouru. Alors que 6 jours auparavant, ils avaient à peine lu la nouvelle, ils l’ont presque mémorisée et chaque jour de nouvelles fenêtres s’ouvrent et alimentent leurs présences sur le plateau.

 

J’étais dubitative sur les scènes que Borght voulait filmer et j’avais tort. Ce que je cherche avec autant d’obstination dans cet objet : comment déréaliser le plateau, le conduire à un statut de fiction équivalent à celui de l’image projetée, tout en préservant la présence réelle de l’interprète, arrive soudain lorsque l’écran montre Margot courant entre les arbres, mixée avec Alicia filmée en haut des marches d’un escalier du TAP (j’adore ces plans filmés à l’arraché, en quelques minutes dans les lieux les plus improbables, comme si rien ne nous empêcherait de faire ce que nous avons à faire !), ainsi que des plans pris dans un film asiatique. C’est la raison pour laquelle je voulais que Margot traverse à nouveau le plateau en dansant. En regardant la captation, je vois que cette traversée est à écrire si nous décidons de la garder, pour l’instant nous n’avons qu’une tentative jetée comme une première couleur sur la toile, mais c’est une piste des interactions possibles.

 

Les deux Nicolas, l’un au son, l’autre à la vidéo, pilotant des outils qu’ils ne connaissaient pas en début de session, m’ont stupéfaite. Que ces deux très jeunes gens soient capables de gérer une conduite de 45 mn, après quelques jours, s’imprégnant d’un texte et d’une émotion qu’ils suggèrent en fouillant dans leurs boîtes à outils pour en extirper à toute vitesse les éléments adéquats, gomme ma peur de ne pas savoir communiquer/partager. Même s’ils sont encadrés par Gery et Borght, ils ont tout de suite fait preuve d’autonomie. Quand je les interroge, un peu plus tard, sur ce qui les intéresse dans ce travail, somme toute assez classique, ils éclatent de rire. Eux ne s’interrogent pas – en tous cas, pas sur ça -, ils font et notre processus de création, du texte à l’objet en 3D, affirme en eux la nécessité de créer.

La boucle est bouclée.

(Cela me rappelle Beckett, lorsqu’on lui demandait pourquoi il écrivait : bon qu’à ça, répondait-il. C’est probablement ce qui caractérise les artistes : bon qu’à ça. Et si ce type de labo permet à des jeunes gens de confirmer cette intuition, nous n’aurons pas perdu notre temps.)

Je n’ai qu’un seul regret, qu’à la toute fin, quand Paul Fradontal revient pour la 3ème entrée sur le plateau dans le retour du morceau hip hop toujours plus déstructuré, on n’ait pas entendu l’interrogation finale du texte : Serait-ce déjà la mort ?

La mort, là encore comme pure fiction. Par conséquent, la vie aussi.

Emmener les spectateurs dans un autre espace/temps.

 

Le soir, en rentrant, je découvre que j'ai dans ma videothèque le film de John Ford "La prisonnière du désert", avec John Wayne, ce film qui serait le dernier que Lucie a vu, d'après la nouvelle. Le dernier film avant la mort de Lucie. Je mange une plaquette de chocolat, happée par les plans de John Ford, ces paysages désertiques où des pitons rocheux permettent aux hommes de s'embusquer pour se tuer les uns les autres. Je m'endors et me réveille sur la dernière image. De l'intérieur d'une maison, on aperçoit le héros hésiter sur le seuil puis s'éloigner seul dans le désert, comme l'écrivait Christophe. Le cadre dans le cadre. Impression de perspective qui éloigne encore plus l'homme seul. Fin du film. Cette fois-ci je m'endors vraiment.

 

 

  >> suite du Labo (set 2)

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Commentaires : 8
  • #1

    Christophe Pellet (mardi, 26 octobre 2010 22:51)

    Bonjour Anne et bonjour à tout le groupe : quel bonheur de découvrir les premiers gestes de votre travail sur mon texte. J'aime vos questionnements inquiets, ils répondent à ceux du texte. C'est le chemin obscur, sans doute par moment bien ingrat, mais d'où, j'en suis sûr, rejaillira cette lumière qui nous réunit tous ensemble dans cette passion de l'écriture et de la scène.

  • #2

    compagnieproductionsmerlin (mardi, 26 octobre 2010 23:33)

    salut l'artiste, toute l'equipe prend plaisir à creuser la matiere de ton texte!
    borg

  • #3

    Claire Servant (mercredi, 27 octobre 2010 23:45)

    Journées longues...Le texte de Christophe Pellet est magnifique, j'adore la voix "off" de Pierre qui donne lui une matérialité hors temps... j'aime les corps des jeunes interprètes malhabiles parfois,lumineux d'autres fois. nouveaux baptisés de la scène, du plateau... leur confiance et celle que j'ai en Anne et en notre collectif m'aide à ne pas renoncer malgré ma furieuse envie de dilater le temps... pour aller là où je pourrais faire advenir des matières de corps, de relation et d'espace encore inconnues.
    Pour ne pas perdre pied il faut faire vite et comme Anne j'ai peur de renier ce qui me constitue ... peur d'aller au plus facile: donner à voir de l'image au lieu de donner à voir-sentir le coeur du mouvement... le creux, les plis, les respirations, le vertige...
    Trouver un autre mot pour désigner ce que je n'appelle pas "danse "dans cet objet mais qui malgré tout aimerait en être... J'aime le défi du travail avec Anne même si ces questions restent toujours vives dans les temps de créations avec elle.
    Apprendre à partager un espace de désir, de création ... Merci Anne pour m'embarquer dans cette nouvelle et presque impossible aventure avec mes doutes. Claire

  • #4

    Delaval Corinne (dimanche, 31 octobre 2010 12:20)

    Bravo à tous. Je suis très sincèrement épatée du travail accompli en 6 jours. J'ai hate d'être en janvier pour passer du temps avec vous à observer ce processus en gestation.Et fière que le TAP puisse participer à cela. D'ici là portez-vous tous bien. Corinne

  • #5

    isabelle lamothe (dimanche, 31 octobre 2010 16:35)

    Chère Anne, Chère Claire, et tous les autres….

    5 jours de travail et déjà une très belle envolée !!!
    Après avoir visionné l’aboutissement de cette première semaine de travail, j’ai envie de vous laisser quelques mots sur la page …

    Oui les corps sont encore un peu fragiles, oui certaines voix mangent encore quelques mots mais d’autres voix nous entrainent déjà vers une parole suspendue, un souffle mystérieux, une histoire étrange…
    Oui, Anne on entend le texte, on entend ce magnifique et merveilleux texte de Christophe Pellet ; l’émotion est là, le suspens, le vertige de ne plus savoir qui est qui, qui raconte, qui parle, et de découvrir cette étrange histoire qui relie ces personnages réels et fantomatiques…
    Jeux de croisements, d’attente, d’immobilité, de fragments de corps, de paroles qui s’écoutent s’emmêlent, se répondent, se suspendent… et ces couleurs du noir, rouge, blanc qui apparaissent comme des matières, …
    On assiste déjà à un début de vertige, le vertige d’une instabilité qui se déroule, qui questionne, qui revient, repart, recommence sans jamais donner sa possible fin, telle cette lumière du blanc dans la forêt, ce feu follet enfantin et fantomatique qui finit par disparaître pour sembler revenir nous hanter…
    Une mémoire lancinante, un souvenir qui hante, comme si chaque chose dans son devenir avait ce désir d’un abime du commencement et de la fin.
    Un flot continu ressenti comme une fin qui ne finit plus, alors que la vie semble ne plus tenir que par les morts qui laissent leur mémoire fantomatique si réelle, apparaître dans ces corps et ces paroles que l’on reçoit.
    Les personnages qui se sont rencontrés semblent avoir échangé leur identité, Paul, Lucie, Johan et les autres… qui est qui, qui parle à qui, qui raconte ?... le commencement invite à ce début qui semble être une fin, qui s’invite elle-même à toujours recommencer éternellement comme si toutes les mémoires resurgissaient dans leur présence irréelle…
    C’est un beau vertige ! Sensations physiques, sensorielles, sensuelles !…

    Les images de l’écran nous donnent cette sensation d’une vie qui file, qui défile à travers ces flux de mouvements, de traversées d’ombres, de cette puissance d’un noir intense criblé d’éclair de fulgurances, qui nous révèle l’impossible rencontre, l’impossible lien de ces corps, de ces personnages qui toujours en mouvement dans leur corps ou dans leur pensée, dans leur mémoire, semblent ne pas prendre le temps de s’arrêter pour être ensemble, se parler, prendre le temps d’un regard, d’une parole, d’un geste, nécessaires à la survie de leurs désirs, à leur survie !

    Le son, la voix, les images, les corps, la lumière, tout se crible pour nous emmener dans cet indéfinissable et inextricable déroulement qui ne semble proposer sa fin que pour recommencer dans un flux de mouvements, d’attentes, de mémoires, de paroles…

    Ce magnifique texte prend corps, il semble devenir son, image, corps, effluve de sens, un sens en tout sens, irradié du vertige, de l’instabilité d’un mouvement continu, spasmodique, mouvement de nos vies, mouvements de ce train, mouvement de nos solitudes…
    Des morts dont on parle comme transcendés par la vie traversée de ces mémoires chaudes, désirantes, flamboyantes, comme la chevelure de Johann, belles comme Lucie, comme cette apparition d’une louve blanche fantomatique dans cette forêt d’arbres, comme une évanescence fragile et féroce de nos rêves, de nos puissances imaginaires…

    L’émotion est là, le frisson apparait, des saveurs chancelantes nous atteignent !…
    A très vite pour la suite !

  • #6

    Christophe Pellet (dimanche, 31 octobre 2010 16:40)

    Bonjour à tous, en ce dimanche sombre et morne, je viens de voir la vidéo de votre travail. j'ai été très touché, il y a des images fortes, un univers qui se met en place sans violence, peu à peu, et qui sert l'aspect rêveur du texte. j'ai beaucoup aimé la scène du Jerk, incongrue, mais très juste dans son incongruité (celle que tous groupes humains nous impose parfois). Très belle aussi la scène entre Paul et Johann, avec les visages isolés et le rideau de pluie (la voix du garçon qui joue Johann est absolument sublime, hypnotique)... La vidéo (beau travail) accompagne le texte, appelle elle aussi à la rêverie. Voilà les impressions, je suis très confiant et j'ai hâte de voir la suite. Encore bravo à tous et à bientôt ! Christophe Pellet

  • #7

    borg (lundi, 01 novembre 2010 18:12)

    A la première lecture du texte "un doux reniement" quand Anne m'a proposé de participer à ce labo de création, j'ai basé l'approche visuelle du projet sur le travelling. Ce plan en mouvement est le plan de prédilection des cinéastes. Le travelling permet de se déplacer à l'intérieur d'une scène en donnant l'illusion du mouvement au spectateur.
    Nous avons tous ressenti cette impression quand un train à contre voie démarre pendant que nous sommes toujours à l'arrêt. Notre corps perd ses repères et nous avons la sensation vertigineuse, fugace et exquise de nous déplacer. Kinesthésie.
    Le texte de Christophe Pellet est une initiation, la trajectoire elliptique d'un reniement aux illusions du monde. Le travelling suit le texte pour ouvrir des vacuités mentales. Paul, le personnage principal, traverse un monde enfin vide de sens. Un monde qu'il remplit de sa mémoire , de notre mémoire. Un monde de pure sensation, mouvements, lumières, climats où les êtres se croisent irrémédiablement étrangers les uns aux autres. Loups solitaires sur la trace d'une pensée incarnée. Une existence, de l'amour à la mort!
    borg

  • #8

    nicolas comte (vendredi, 05 novembre 2010 09:22)

    Ne pas illustrer, ne pas se rassurer mais suivre le fil ténu des sensations ; c'est ce qui m'a fait me sentir chez moi dans ce labo. Comprendre que les média que nous manipulons peuvent ouvrir la perception du spectateur à de nouvelles expériences, profondes, plongeant dans les différentes strates d'expériences que chacun a vécues et l'invitant à sentir les choses à sa manière, sans essayer de "résoudre" le texte, de l'épuiser. C'est peut être à cet endroit que l'on est le plus proche de l'"esprit" du texte : Loin des grands évènements, des "grandes choses", Paul est un être qui a une expérience de la vie complètement personnelle. Les évènements n'ont dans ce texte pas de "signification absolue" mais un sens tout relatif : ce film qu'il a vu n'est plus perçu en fonction d'un sens commun, celui de la critique cinématographique. Son seul sens pour Paul est d'être le dernier film vu avec Lucie. C'est cette ré-appropriation des évènements de la vie, loin des définitions du sens commun, qui m'intéresse, et qui me ravit dans ce texte. La conscience de voir la vie à travers un prisme. Ainsi, les média, dans leur association, tendent des perches au spectateur, ouvrent d'autres perspectives, pour tenter de faire résonner le texte, de lui faire ouvrir d'autres discours, sans jamais l'épuiser.