Andromaque: la Ferme du Buisson (3ème set)

Premier jour: dimanche 23 janvier 2011

On est bien installés dans la Halle de la Ferme. C'est un endroit que j'aime bien, les bâtiments qui me font penser à des écuries, ces énormes cuves de bois sur les pelouses.

Et puis, il fait chaud dans la salle, je n'ose y croire. On a tellement froid au théâtre, la plupart du temps quand on arrive au matin sur les plateaux, il fait 16°.

 

Un dimanche, trouver des sandwichs. Le super U est ouvert, consommateurs plutôt relax, enfants qui ne hurlent pas. C'est une bonne journée qui commence.

 

Retrouvailles avec les comédiens.

Italienne à la table. Nous avons terminé la précédente session début décembre à Poitiers. Bientôt 2 mois. Le texte s'est déposé, les singularités se confirment. La langue de Racine est commune à tous ses personnages, dans toutes les bouches, on retrouve les adjectifs: cruel, perfide, barbare, monstre, traître… Les verbes également se déclinent dans un même champ sémantique.Quant à la syntaxe, elle pose immédiatement sa prosodie.

L'acteur doit s'approprier cette langue pour l'articuler dans la logique émotionnelle de son personnage.

Oreste a fait du chemin. Le pathos a disparu, il reste un rire qui cache la faille qui le conduira à la folie. Hermione a lissé sa trop grande violence. Phœnix est plus ferme… Bref, tous affirment la figure qu'ils représentent.

 

Les modules sont terminés. Il y en a dix. J'aime leur couleur, un gris chaud. Pour l'instant, nous travaillons encore avec un tapis de sol blanc et un écran blanc également. J'ai hâte d'avoir les couleurs définitives, tapis "chair" et des lais de tissu crême en fond pour y projeter les alexandrins.

Nous reconstruisons les images successives de la scénographie. Les corps retrouvent leurs chemins.

A la fatigue du soir, je sens que notre recherche a recommencé.

 

Deuxième, troisième, quatrième jours: lundi 24, mardi 25 et mercredi 26 janvier

Ça y est, nous sommes entré dans ce rythme singulier du théâtre où on croise le jour le temps des déplacements pour rejoindre notre boîte noire, blanche en l'occurence vu notre tapis de sol et notre écran.

Le travail par sessions a encore porté ses fruits. C'est particulièrement net pour Baptiste qui interprète Oreste et qu'on a vu s'arracher les cheveux, ne sachant comment exprimer la complexité du personnage, son ambition - c'est tout de même l'homme qui défie les dieux! - et sa profonde fêlure. Soudain, tout semble plus simple, le personnage est là, il traverse les scènes, ses différentes facettes constituent progressivement la figure d'un jeune homme tourmenté, qui le renvoie finalement à ces héros de l'existentialisme.

Relire Sartre et Camus?

 

Par contre, le monologue d'Hermione nous résiste encore.

 

C'est agréable de prendre le temps de travailler scène par scène. Mais j'ai hâte du premier filage pour regarder à nouveau l'ensemble.

 

Hier, très beau moment moment avec Christophe/Phœnix et Armelle/Céphise. Travail de corps, l'un pratiquant le buto, l'autre le Tai Gi. Mouvements en apesanteur, corps centrés, rencontres et déploiements du geste. Comme Esther, je suis soulagée d'échapper pour deux heures à l'emprise du texte.

 

Hier, avons appris que nous n'avions pas l'adami. Serrer les fesses, serrer les comptes. Mais le plateau me happe et j'oublie.

 

Cinquième et sixième jours: jeudi 27 et vendredi 28 janvier

Pas de metteur en scène sans équipe. Pas de mise en scène sans l'apport des créateurs qui fabriquent l'objet.

Sans insister à nouveau sur le travail de corps conduit par Esther qui sait faire de chaque individu le membre d'un groupe, de Marina qui ne lâche pas le texte, surveille le respect du nombre de pieds et le sens du vers dans la déconstruction que chaque acteur en propose, Jean-Batiste a écrit une nouvelle partition sonore pour la fin, qui emmène cette dernière partie vers une nostalgie qui enrobe la phrase et donne à entendre avec une acuité soutenue le tragique du récit.

Tout s'enchaîne, inéluctablement.

Le jeu s'oriente vers une tension qui n'est pas proférée, au contraire, elle est quasiment murmurée mais du coup propose une réalité organique. Il ne s'agit plus d'assener le texte mais de l'incarner. Les respirations, essouflements, apnées, accélérations cardiaques, tout le désordre des corps glisse du micro à l'oreille du spectateur et nous sommes enfin face à une interprétation du vivant.

 

Septième, huitième, neuvième jours: dimanche 30 janvier, lundi 31 janvier, mardi 1er février

Le froid est revenu. Dimanche, panne de fuel, nous terminons la journée, frigorifiés.

J'essaie de ramener le texte vers le politique. Andromaque est une tragédie qui s'articule, certes, sur des conflits amoureux, mais la pièce n'aurait pas grand intérêt si on s'arrêtait aux passions impossibles. Je reviens sans cesse à la guerre, cette fameuse guerre de Troie, prélude à tant de guerres qui déchireront pendant si longtemps toute cette région. Pyrrhus est un homme fascinant parce que jamais il ne nie son implication dans la guerre et la férocité dont il a fait preuve. Mais, à l'image d'Andromaque, c'est un résistant. Si Andromaque résiste à la force - même quand elle fait mine d'y céder, c'est pour mieux s'y dérober - Pyrrhus résiste à la Loi, celle du père et de ses pairs. Il est prêt à assumer son choix, s'il le faut par les armes. Il a choisi la femme qui représentait l'ennemi. Il ne s'agit pas seulement de changer de camp, il s'agit de reconstruire avec celle qui incarne l'altérité. Mais cette reconstruction impliquerait de nouveaux carnages. La vengeance ne connaît pas de fin, sauf peut-être par l'extermination totale.

 

Samedi, ai vu le film Incendies. J'avais été effrayée par la bande annonce, en fait le film est très bien. Là encore, on assiste à cette violence aveugle, destruction de milliers d'individus dans un engrenage de vengeances successives. Anéantissement de l'humanité.

 

Pyrrhus a été un boucher, il ne veut plus l'être. S'il combat à nouveau, ce sera pour défendre son choix.

 

Beau parcours que la figure d'Hermione. Une enfant gâtée, une garce, puis finalement une femme anéantie.

Amener de la complexité dans ces figures qui parlent une même langue, semblent articulées par des passions similaires. Leur dessiner un trajet, repérer les failles, les exposer par à coups. Il reste des hommes et des femmes dépassés par leur propre fiction.

 

Hier soir, quai du RER à Noisiel. Arrivée d'une meute de policiers, gang vêtu de bleu marine, grosses bottines, pantalons moulants des cuisses épaisses. Ils foncent sur deux jeunes gamins, quel âge, 15 ans? Ils les poussent, les fouillent méthodiquement. Je perçois mon accélération cardiaque. J'ai peur, non pas pour moi, mais de ce à quoi j'assiste. Ils nous observent, l'un d'eux tient une grosse bombe lacrymogène. Si nous avions le malheur de sortir un portable pour filmer la scène - 25 à 30 flics costauds foncent sur 2 gamins pour finalement les lâcher 15 mn plus tard -, ils nous sauteraient dessus. Un autre arpente le quai, je tiens son regard. Pure haine chez moi, je l'admets. Il doit avoir une petite cinquantaine d'années, un cou de taureau, des jambes courtes. Pauvre caricature. Moi qui sors de 8 heures de plateau où je tente de représenter la violence tapie derrière la langue de Racine, je suis brutalement propulsée dans le réel. Je n'ai qu'une seule envie: m'enfuir.

 

Dixième, onzième jours: mercredi 2 février, jeudi 3 février

Chaque jour, nous creusons un peu plus le politique. Je n'avais jamais réellement entendu ces mots de Pyrrhus: "Tout était juste alors, la vieillesse et l'enfance en vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense, la victoire et la nuit plus cruelles que nous, nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups. Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère mais que ma cruauté survive à ma colère?"

 

En débutant cette session, j'ai commencé à lire le gros texte de Mathias Enard "Zone". J'aime toujours autant le hasard qui conduit les livres au bon moment entre mes mains. Zone relate le trajet en train d'un ex espion, ex guerrier qui se souvient et rappelle les guerres successives qui ont déchiré les Balkans et le Moyen-Orient. Sans cesse l'auteur revient à Troie, comme d'un historique originel à la violence qui, finalement, n'a pas cessé depuis.

 

Je me souviens que Niru m'avait dit "Finalement, Andromaque pourrait aimer Pyrrhus, c'est le même qu'Hector, un guerrier". Cette phrase m'a profondément marquée. Et je la retrouve dans le texte de Enard. Tous les guerriers se ressemblent, ils abandonnent l'humain pour fonctionner sur le principe du meurtre et de la survie.

 

Je n'ai jamais été directement confrontée à la guerre, ni même au meurtre, j'appartiens à cette catégorie de gens incroyablement protégés. Et pourtant cette violence me poursuit. Désespérément, je cherche à comprendre ce qui transforme l'individu en barbare, pour reprendre l'un des adjectifs chers à Racine.

 

Les comédiens ont compris, ils sont au bon endroit. Cela n'empêche pas l'émotion de certaines scènes, mais cette émotion est d'autant plus forte qu'elle est inscrite dans un contexte géo-politique, l'après-Troie, un contexte bizarrement si contemporain.

 

Je crois qu'on entend la langue, ce qu'elle véhicule et interroge. Maintenant, nous brûlons d'impatience d'avoir enfin la véritable scéno et la lumière. L'objet prendra toute sa force.

 

A la fin du dernier filage, je regarde les comédiens, leur fatigue sereine. Je les oblige à respecter les 12 pieds, leur demande de ne pas entendre la rime et surtout de donner à entendre le nerf du texte. Ils respirent là où il le faut, ont accepté de se retirer au service du texte.

 

Maintenant, ils ont jusqu'au 23 février pour digérer ces deux semaines passées. Nous étions bien à la Ferme, je serais bien restée plus longtemps. Le soir, Martial, notre Pyrrhus, a amené du champagne. C'est l'anniversaire de Marina, la benjamine au percing, incalable sur les règles de la versification. Je bois, mon dos en lambeaux. Plus tard, dans le métro, je m'endors. Je me réveille d'un coup, réalise que c'est terminé, le lendemain je rentre à Poitiers pour immédiatement enchaîner avec les élèves du conservatoire sur Bérénice, contrepoint absolu d'Andromaque. Quand Pyrrhus résiste à la Loi, Titus s'y plie…

 

 

 

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Commentaires : 3
  • #1

    compagnieproductionsmerlin (mercredi, 26 janvier 2011 22:23)

    Beaucoup de sourires sur les visages de cette première journée de travail, tous de nouveau reunis. Bonne ambiance. l'équipe est heureuse d'approfondir le texte d'Andromaque. Un pur diamant de la langue françaiseque nous offre Racine. Bonne continuation et n'oubliez pas de m'envoyer d'autres images pour la mémoire de ces instants partagés.
    borg

  • #2

    elisabeth theron (jeudi, 24 février 2011 14:16)

    J'espère avoir le bonheur de voir Andromaque

    le blog me tient en haleine

  • #3

    Raphaëlle Philip (jeudi, 03 mars 2011 16:00)

    A vous lire, je trouve déjà des réponses au questionnement qui va diriger notre travail sur Andromaque avec mes élèves de 1ère : Qu'est-ce qu'un classique?...Un classique c'est l'oeuvre assagie par des siècles de lecture ? Non,c'est au contraire ce qui peut, par delà les siècles et la géographie, nous toucher,ici et maintenant. Merci, tout ce que vous dites sur les personnages m'aide beaucoup ! Je prends conscience de tout l'intérêt et la complexité du personnage d'Oreste, la pièce se trouve décentrée du personnage d'Andromaque vers lui.
    J'ai hâte de vous voir en chair et en voix le 15 mars au T-U avec mes 2 classes...