#4-5 - Le Garçon girafe - TNS, 2015

LE GARÇON GIRAFE

Texte : Christophe Pellet

Mise en scène : Anne Théron

 

Avec les élèves de 2ème année de l'école du TNS

Jim/Lucas : Romain Darrieu

Norman/Le Garçon à l'imperméable/Nils : Rémi Fortin

Lucie : Johanna Hess 

Nathalie : Maud Pougeoise

Clarisse : Blanche Ripoche

Julien : Adrien Serre

 

Assistante à la mise en scène : Aurélie Droesch (Élève en 1ère année - TNS)

Scénographe / costumière : Heidi Folliet

Régisseur son : Sébastien Lemarchand

Régisseuse lumière / régisseuse générale : Julie Roëls

 

 

Création au TNS

Répétitions : du 5 janvier au 6 février 2015

Représentations : Les 7, 8 et 9 février 2015

 

 


QUATRIÈME SEMAINE, DÉBUT CINQUIÈME SEMAINE : du 26 janvier au 3 février 2015

 

Je n’ai pas envie de parcourir le déroulé des jours passés mais plutôt de regarder ce que ces jours m’ont appris, en quoi ils ont nourri mon travail. Il y a bien sûr le travail de direction d’acteurs avec la chance d’avoir un groupe de bon niveau, à tel point qu’il me serait difficile aujourd’hui d’imaginer d’autres corps, d’autres voix, d’autres interprètes dans ces rôles.

Et pourtant, les fondations restent fragiles, nous oscillons du très bon au cotonneux. Ce n’est jamais mauvais mais dans certains filages, le récit se dilate, les relations se distendent, ça ne parle plus avec mais en solo. De petits cailloux espacés qui tracent un chemin maladroit.

Et puis tout à coup, c’est à nouveau là, quasiment fulgurant. La beauté du texte, beauté de l’échange, force de l’acte artistique.

Comment faire pour ancrer le texte, ou plus exactement sa logique émotionnelle dans les corps, la leur cheviller pour qu’elle surgisse à chaque représentation, non pas répétée mais à chaque fois redécouverte dans le chemin que l’interprète parcourt représentation après représentation ? Comment faire pour que les balises ne soient pas contraignantes mais le point d’appui dont l’existence suffit à rassurer l’interprète sans qu’il ait besoin forcément de s’y appuyer ?

Quand un metteur en scène peut-il enfin considérer que le travail est terminé voire abouti ?


Avec Sébastien, nous inventons une économie du son. Pas assez de temps, ni de moyens pour écrire une partition. Inutile de se lamenter, pester, jurer, je déteste ça. Comment écrire une dramaturgie sonore, avec peu de matière, sinon en sortant les lignes essentielles, et en pointant l’envers du décor, ou au contraire en y plongeant pour le fouiller plus profond. Mon seul regret est de ne pas pouvoir creuser le silence, quand il ne reste que l’organique, son souffle et sa respiration. Mais les différents actes de la pièce permettent de convoquer les mêmes motifs avec d’infimes variations de mix, de spatialisation et de volume. Une autre façon de penser une dramaturgie sonore, en travaillant justement la variation, ce presque rien qui convoque le retour d’une même ambiance au fil de la narration, laquelle dans son évolution donne à écouter autrement.

Finalement, un travail passionnant. L’économie des moyens, bien qu’elle soit parfois nerveusement fatigante, conduit à d’autres écritures.

©Aurélie Droesch
©Aurélie Droesch


Épilogue, jeudi 12 février 2015

Nous sommes rentrés mardi. Fin de l’épisode TNS. En cinq semaines, nous avons créé un spectacle de deux heures et tourné de quoi en faire un film qui ne devrait pas relever de la simple captation.

Un film que Jean-Louis Gonnet a tourné avec la concentration du gladiateur quand il pénètre dans l’arène. Un film qui nous a permis d’entrer dans l’intimité de la scène, alors que l’approche au plateau projette le texte. Un film qui nous a fait relire – même à toute vitesse – les différentes tensions dramaturgiques. Investissement généreux d’Aurélie qui en plus de son rôle ô combien prenant d’assistante se retrouve script. Mais je la vois surveiller l’écran de la caméra et je vois à quel point cette nouvelle facette du travail l’intéresse.

 

Je m’assois et je tente de réfléchir à cet objet. La première générale était bien, la seconde médiocre, puis les trois représentations très bien avec de vraies fulgurances le samedi et le dimanche, et la fatigue que j’ai vue s’inscrire le lundi dans les corps.

J’ai réussi à regarder malgré cette fichue boule d’angoisse avant chaque représentation, mes mantras silencieux et mon vœu d’être boulangère dans une prochaine vie…


©Aurélie Droesch
©Aurélie Droesch

Le texte de Christophe Pellet relève du feuilleton, et même de la série. Certains personnages se déploient sur trente ans, d’autres apparaissent et disparaissent pour se réincarner sous d’autres formes. Peut-être dire d’abord – je sais, je l’ai déjà dit - que je ne peux plus imaginer ce texte avec d’autres comédiens, dire à nouveau ma surprise devant le niveau général de ce groupe.

Quand je regarde, je songe également au roman-photo, forme populaire aujourd’hui désuète qui met en scène une fausse réalité pour en figer des moments clés, en osant l’excès de ces moments clés.

L’écriture de Pellet, dans son faux réalisme, autorise des débordements qui exigent un contrôle absolu mais sont une véritable jouissance en terme de direction d’acteurs. Après tout, on ne conduit pas une Jaguar à pleine puissance comme une Clio. Le Garçon Girafe est une machine narrative qui invite à la vitesse – et à sa griserie - à condition de tenir le volant.


Quant à l’objet, il utilise toute la scénographie et trace une chorégraphie des corps dans un espace qui sans cesse questionne la notion de plateau et le remet en cause. Ce sur quoi j’ai immédiatement réfléchi, le in et le off, a convoqué les notions de champ et de hors-champ avec ce dont j’ai déjà parlé, le cadre qui se déforme, se déplie et se replie dans une mouvance constante, pour mieux estomper les frontières. Du coup, on ne sait plus où est la représentation car elle est partout. En étant partout, elle n’est plus nulle part, elle n’est plus représentation, elle est. Elle brasse aussi bien le récit que l’imaginaire et la fiction que propose le récit, elle convoque du conscient et de l’inconscient et pousse le spectateur à écrire son propre livret.

Comme les interprètes existaient parfois à cinquante centimètres des spectateurs, finalement plus proches que ne l’autorise la « vraie » vie, je crois qu’en dehors de la force des comédiens, cette incroyable proximité, cette sensation d’être avec et non pas devant a participé à l’émotion de beaucoup de spectateurs. Un objet proche, qui se joue de son cadre, et, tout à coup, on perçoit ce qui ne se dit pas. Je voudrais ici remercier les comédiens pour ce qu’ils ont apporté à la mise en scène. Non seulement ils ont compris comment se comporter dans le off, mais ils ont travaillé ce off, ce hors-champ, se le sont approprié au point d’édifier la partie invisible de leurs personnages dans ces moments de retrait. Cela m’a permis d’inventer au-delà des mots des moments de corps et d’émotion bien sûr déclenchés par le texte mais qui appartiennent à l’inaudible, à son invisibilité, et qui sont pourtant la charpente de la logique émotionnelle. Je prends l’exemple le plus flagrant. A la fin de la première partie, Julien et Clarisse ont consommé la passion sous-jacente qui les a liés dès leur rencontre. Passion à laquelle ils résistent même lorsqu’ils sont contraints de la vivre. Ellipse de quelques années entre la première et la deuxième partie qui commence par la déclaration de Clarisse sur son prétendu nouvel amour. Avec Jim, c’est fait, dit-elle. Entre ces deux parties, les acteurs devaient se changer. Dès que nous avions abordé cet enchaînement, Adrien/Julien et Blanche/Clarisse étaient restés dans leurs rôles, proposant à vue l’intimité de leur relation par l’acte de se déshabiller et de s’habiller ensemble en y mêlant le frôlement des doigts sur la peau de l’autre (j’ai toujours pensé que la véritable intimité d’un couple se passait dans la salle de bains et non pas dans un lit). Moment érotique renforcé par le chant de la femme en rouge (merveilleuse Johanna). Romain, qui interprète Jim, se lève alors et s’habille lui aussi en tenant le regard de Clarisse pour se préparer (la préparer ?) à cette deuxième partie. Tout est là. Le couple maudit, le nouvel amant, l‘érotisme, la violence, la trahison, la douleur et la jalousie. Ce tout s’intègre dans la fabrication de l’objet plateau dont la fonction est de dérouler le récit jusqu’à sa fin surprenante.

Ça a été une mise en scène étrange. Au bout de quelques temps, je courais derrière les acteurs. Ils ne se rendaient pas compte de leur force de proposition. Et c’est parce qu’ils ne s’en rendaient pas compte que leurs propositions étaient si justes, parce qu’elles n’étaient pas réfléchies, calculées, mais instinctives. Romain et Rémi, deux garçons si sérieux, ont manifesté un culot fou. Adrien, Blanche et Maud traversent trente années sans aucun maquillage et pourtant changent à vue d’œil. Quant à Johanna, d’une femme en rouge, image de cinéma, elle devient une jeune provinciale dans la troisième partie.

Les propositions de Julie en lumière m’ont aidée. Comme pour le son, nous avons travaillé dans une drastique économie de moyens. 18 circuits ! Quand Julie m’a annoncé la réalité du chiffre (au début je pensais que c’était une bonne blague, 18 circuits !), j’ai éprouvé un léger vertige puis une fois de plus, je me suis dit qu’il fallait que cela devienne une force. Julie a tout de suite proposé les LEDS, d’où des à-plats parfois morbides qui me convenaient parfaitement, ou au contraire le rouge pour la femme en rouge, clin d’œil à Lynch dont je ne sais si Julie avait conscience. Mais surtout, elle a installé des dichros sous les pratos, lumière rasante qui suggérait plutôt qu’elle ne montrait, et m’a permis de souligner le cadre pour le gommer selon la partition. J’ai apprécié qu’elle ait aussi bien compris et servi les lignes de force de la scénographie de Heidi que j’ai remerciée mentalement chaque jour pour ce qu’elle a apporté au spectacle.

©Aurélie Droesch
©Aurélie Droesch

 

Quelques jours plus tard, je songe donc à cet objet qui aura été joué cinq fois. Je m’étonne à quel point il est inscrit dans ma mémoire, à quel point à nouveau il m’étreint. Finalement, je ne sais pas encore ce qui me bouleverse dans le texte de Christophe. Peut-être ces moments de poésie à 5 balles comme il le disait lorsqu’il a rencontré les comédiens lundi dernier. Il aurait aimé que je les coupe et je n’en avais pas envie, les comédiens non plus. Ils nous permettaient de reprendre notre souffle dans le fracas de la pièce.

Pellet écrit parce qu’il aime les acteurs. Cela nous relie. J’aime les êtres humains et les acteurs sont les êtres du spectacle. Et puis j’aime la série B et le mélo, j’aime les femmes qui se remaquillent dans les toilettes et les garçons qui sifflent en enfilant leurs pompes, j’aime les textes qui osent convoquer les émotions les plus basiques pour les sublimer dans cet élan qui nous rappelle que nous sommes vivants. Oui, Pellet est un immense auteur, à l’égal de Tchékhov ou de Koltès. Des auteurs qui osent affronter le rythme cardiaque de notre humanité.

 

Anne Théron

Le 12 février 2015

 


RÉPÉTITIONS : du 5 janvier au 6 février 2015

 

Le Blog des créations : L'équipe artistique poste chaque semaine des billets, des photos... pour dire où en est la création, les avancées, les tentatives, les doutes...

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Christophe Pellet (dimanche, 15 février 2015 21:08)

    Ce fut pour moi aussi une aventure saisissante : redécouvrir ainsi mon texte des décennies plus tard, et oui, se dire qu'après tout, par la grâce de la mise en scène et des jeunes acteurs (tous magnifiques) cela valait la peine de l'écrire. Merci Anne !